lundi 6 décembre 2010

Portugal : entretien avec Francisco Louça, député du Bloc de gauche* et son porte-parole au Parlement.


Grève générale le 24 novembre dernier, à l'appel commun des deux grandes centrales syndicales CGT-P et UGT, contre la politique d'austérité décidée par le gouvernement socialiste de José Socrates, soutenu par la Droite, élection présidentielle le 24 janvier prochain, le Portugal est au coeur de l'actualité sociale et politique européenne. Nous avons demandé à Francico Louça*, député du Bloc de gauche, et porte-parole de son groupe parlementaire, de répondre à nos questions.


Rouge et Vert : Le Portugal est actuellement touché de plein fouet par la crise économique et le gouvernement socialiste est totalement à l’unisson de ses homologues européens en matière de généralisation d’une politique d’austérité musclée contre les salariés et le peuple. A ton avis, où va le Portugal et comment expliques-tu cette situation ?


Francisco Louça : Le Portugal est aujourd’hui le pays le plus inégalitaire de l’Union Européenne, et aussi le plus touché par le chômage. A cela il faut ajouter que 20% des travailleurs sont précaires et que la pauvreté frappe 20% de la population du pays.



Dans ce contexte, suite à la crise bancaire et la récession provoquée par la spéculation financière en 2007 et 2008, les mesures d’austérité adoptées aujourd’hui conduisent à une nouvelle récession. En augmentant les impôts et en baissant les salaires, le gouvernement de José Socrates (PS) s’est mis d’accord avec la droite pour appliquer les recettes du FMI, ce qui aggrave encore la crise économique.


Parallèlement, le gouvernement et la droite ont refusé les propositions concrètes du Bloc de gauche pour corriger les injustices fiscales et sanctionner les spéculateurs, ou encore pour promouvoir une politique en faveur de l’emploi, de la revalorisation des salaires et des retraites. Le Bloc de gauche a dénoncé ces injustices, en démontrant que l’adoption d’une politique économique rigoureuse contre les profits pourrait permettre de récupérer l’investissement public et défendre les services de santé et d’éducation. Pour illustrer, prenons l’exemple du plus important rachat d’entreprise de l’histoire du Portugal, et parmi les plus importants au monde en 2010 : en vendant l’entreprise Vivo, Portugal Telecom a rélaisé une plus-value de 6,5 milliards d’euros, net d’impôts. La taxation de ces profits a été refusée par l’alliance entre le PS et la droite.

Rouge et Vert : Quelle orientation défend aujourd’hui le Bloc face à l’Union Européenne et notamment face à la crise financière ?


Francisco Louça : Le Bloc a toujours défendu la nécessité d'affronter les politiques et institutions européennes et de combattre les orientations libérales de l’Union Européenne. Une refonte démocratique pour une Europe sociale est fondamentale, pour avoir, aujourd’hui, une cohérence économique dans la lutte contre le chômage et une protection contre la spéculation. En réponse à la crise, nous défendons la création d’une Agence européenne de notation, la mise en place d’un système de compensations entre les Etats et d’un système d’emprunts, que la BCE devrait s’engager à prêter aux Etats et pas seulement aux Banques. Un plan européen de récupération des entreprises et de lutte pour l’emploi devrait être la priorité de l’Union.


Les grandes grèves organisées en France, Espagne, Grèce et au Portugal nous montrent que l’Europe qui doit prendre ses responsabilité c’est celle de la solidarité entre les travailleurs.


Rouge et Vert : La grève générale du 24 novembre, appelée conjointement par la CGTP et l’UGT, annonce-t-elle un changement profond de la mobilisation sociale et populaire contre l’austérité ?


Francisco Louça : La grève a connu un succès important, avec plus de la moitié des salarié-e-s mobilisés, et une unité syndicale que nous n’avions pas connue depuis 20 ans. Les services publics des Transports, de l’Education et de la Santé, ainsi que les grandes entreprises, se sont arrêtés. De nombreuses actions de masse ont été menées par les syndicats et la gauche politique, qui ont démontré la nécessité d’une riposte croissante à la politique du FMI, qui s'applique au Portugal avant même les recommandations du FMI.


Rouge et Vert : Le 24 janvier prochain, le Portugal va élire son président de la République. Depuis de nombreux mois, le Bloc de Gauche a décidé de ne pas présenter de candidat et de soutenir la candidature de l’ex-socialiste Manuel Alegre, aujourd’hui également soutenu par le PS. En totale opposition sur la politique conduite par le gouvernement PS, Bloc de Gauche et PS soutiennent le même candidat tandis que le PCP présente Francisco Lopes. Une telle situation apparaît bien difficile à comprendre vu de France, peux-tu nous expliquer votre choix ?


Francisco Louça : Manuel Alegre est un dirigeant historique du PS qui a toujours pris des positions indépendantes et sur une ligne de gauche. Il y a 5 ans, il était candidat à la présidentielle contre Mario Soares, le candidat officiel du PS, qu'il a largement devancé.


Alegre a donc démontré qu'il est l'unique candidat que la gauche peut présenter pour battre la nouvelle candidature de l'actuel président, et leader historique de la droite, Cavaco Silva.


Ces dernières années, Manuel Alegre ne s'est pas contenté de voter contre le gouvernement de son parti sur des questions essentielles comme la défense de l'école publique ou du service public de la santé, il s'est aussi opposé à lui dans la confrontation décisive concernant la loi sur le travail. Pour cela il s'est engagé publiquement pour la convergence avec les autres secteurs de la gauche, ce qui ne s'était jamais produit auparavant au Portugal.


Pour toutes ces raisons le Bloc de Gauche soutient sa candidature à l'élection présidentielle. Parce que la gauche a besoin de convergences. Ce candidat a une position très claire: soutien à la grève générale contre le gouvernement PS et sa politique économique avec la droite, soutien aux manifestations étudiantes, dénonciation des privatisations en cours et rejet de la réduction des salaires. Il est un candidat de gauche qui aujourd'hui bénéficierait de 30% des intentions de vote, contre près de 5% au candidat du PCP présenté pour des raisons d'«affirmation partisane».


Rouge et Vert : Le Bloc de Gauche est sans doute aujourd’hui l’exemple le plus abouti de construction d’un pôle anticapitaliste en Europe. Quels ont été, selon toi, les principaux obstacles que vous a fallu dépasser pour y parvenir et quels sont aujourd’hui, par delà l’élection présidentielle, vos perspectives …. Et les rapports du Bloc avec le PCP ?


Francisco Louça : Le Bloc de Gauche représente aujourd'hui près de 10% de l'électorat et organise les travailleurs dans de nombreuses grandes entreprises du pays.


La publication par Wikileaks de nombreux télégrammes de l'Ambassade américaine à Lisbonne montre la crainte de Washington face aux pressions du Bloc de Gauche pour empêcher les vols aériens secrets de la CIA .


Cette force est issue d'une convergence, unique en Europe, entre dirigeants de gauche qui ont voulu se concentrer sur l'essentiel: former une gauche socialiste, de combat, qui refuse de perdre son temps à défendre des programmes aux effets limités, ou à afficher des divergences aux résultats garantis.


C'est en étant très clair sur un programme de lutte que nous avons grandi,


Nous savons que nous connaitrons des victoires et des défaites mais la gauche se doit d'être insoumise et courageuse. Le courage c'est de créer une gauche forte, capable d'unité politique, capable d'être une alternative concrète pour la majorité de la population, capable d'organiser la lutte sociale, capable de diviser le centre et d'empêcher que la social-démocratie continue d'être la référence organisée de l'électorat de gauche. La lutte anticapitaliste exige la capacité d'affronter et de vaincre le capitalisme. C'est la stratégie du Bloc.


Les relation du Bloc avec le PCP sont correctes. Au Parlement il est rare que le PCP n'approuve les initiatives du Bloc et réciproquement. C'est arrivé quand le PCP refusa de voter la parité hommes femmes par exemple. Dans ses publications, le PCP a l'habitude d'être agressif contre le Bloc: il nous a accusé récemment de ne pas soutenir le régime de Pékin, ce qui est entièrement vrai. Mais dans le mouvement social et syndical l'unité d'action est une réalité.




(1) Pour connaître les propositions concrètes du Bloc pour répondre à la crise et suivre son actualité politique


http://www.esquerda.net/sites/default/files/jornadas_parlamentares_out_2010-FINAL.pdf

http://www.bloco.org/


Le Bloc de gauche a été constitué en 1999, dans le cadre d'un front politique entre les deux principales forces d'extrême gauche l'UDP, maoïste, et le PSR, section de la Quatrième Internationale, et Politica 21, issue du PCP. Le Bloc s'est assez rapidement construit dans toute le pays, dépassant largement l'influence et l'histoire de ses composantes initiales. 10 ans plus tard, il est devenu la force politique majeure de la gauche portugaise, avec un groupe parlementaire de 16 député-e-s et une influence croissante dans les luttes sociales, démocratiques, féministes et écologistes.


Francisco Louça a été le candidat du Bloc à l'élection présidentielle de2006 où il a recueilli 5,3% des voix, plaçant le Bloc devant le PCP. Aux élections législatives de septembre 2009, le Bloc a obtenu plus de 570 000 suffrages dans tout le pays et 16 députés.


Propos recueillis, traduits et mis en forme par Rémy Querbouet, Sylvie Filipe Da Silva et François Préneau, pour le journal Rouge et Vert de décembre 2010.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire