mardi 30 décembre 2014

Grèce : «Les marchés ne sont pas omnipotents» - Entretien avec Panagiotis Lafazanis*


Le gouvernement de Samaras semble s’effondrer. Quels sont à ton avis les facteurs qui ont accéléré ces développements ? 

Panagiotis Lafazanis: En effet, le gouvernement d’Antonis Samaras [premier ministre] s’affaisse aux yeux d’un large secteur de la population qui exprime une grande réprobation et perçoit que le naufrage continue. La principale raison de cet effondrement gouvernemental réside dans un fait : la population considère que cette politique d’austérité néolibérale (les Mémorandums) est désastreuse, qu’elle aboutit à un véritable pillage du pays et que la déréglementation dans tous les secteurs non seulement est brutale mais aboutit à une impasse. Tout cela est appliqué sans hésitation ni indulgence par le gouvernement, qui a fait face à une importante résistance du peuple. Certes, elle n’a pas été au niveau et avec l’ampleur que les circonstances l’exigent. 


Les dernières décisions du gouvernement pour accélérer les procédures de l’élection présidentielle par le parlement [le président Karolos Papoulias doit être remplacé par le candidat de Samaras: l’ex-commissaire européen Stavros Simas, s’il réunit après trois votes du parlement 180 voix de députés] ont été prises sous l’impact de ces politiques que Samaras doit perpétuer, face à la réaction de la population et sous la pression politique de la Coalition de la gauche radicale (Syriza). Tout indique que le pays se dirige maintenant, à brève échéance, vers des élections. Il faut cependant souligner que la chute du gouvernement, malgré la désapprobation populaire, ne sera pas automatique. 

Le gouvernement, de concert avec les pouvoirs dominants nationaux et étrangers – traduisant les options du capital, entre autres financier –, s’est engagé dans une opération sans précédent pour susciter la hantise, l’alarmisme et une sorte de chantage terrorisant. La gauche dans cette opération doit répondre avec une vaste et vive contre-attaque politique et programmatique; elle doit être radicale. C’est le seul moyen pour obtenir une grande victoire. 

Quels sont les thèmes politiques et programmatiques que Syriza devrait mettre en évidence pour faire face à cette situation ? 

Syriza doit regrouper ses forces politiques et avancer ses propositions programmatiques pour être à la hauteur des défis qui sont très proches. 

• La première chose dont nous avons besoin est d’accentuer la volonté de changement parmi les couches sociales frappées par la crise et de les mobiliser en tenant compte de leur diversité (sous les effets de la brutale austérité). 

• Le deuxième élément réside dans un discours politique et programmatique clair et radical. Le plus important – et c’est un élément pour lequel nous nous sommes engagés – doit être le rejet direct par le pays des exigences de la Troïka, l’annulation immédiate des Mémorandums et des lois qui en sont issues. 

• Cela doit s’accompagner du rejet de la dette. Dans le même temps – et c’est une exigence fondamentale pour la transition qui s’ouvre immédiatement – les banques doivent devenir propriété publique et être placées sous un contrôle social, afin d’exercer une nouvelle politique financière et monétaire, définie selon les critères exclusifs du développement et de la réponse aux besoins sociaux 

• Dans ce cadre, nous avons besoin d’arrêter immédiatement les privatisations et de mettre en place une propriété publique, qui doit être soumise au contrôle social des travailleurs; cela dans tous les secteurs stratégiques de l’économie. C’est une condition pour que le pays puisse se diriger vers un modèle économique différent et progressiste 

• La priorité devrait également être – conjointement à l’annulation de l’austérité – le plein rétablissement de la libre négociation collective par les travailleurs et les syndicats et, évidemment, la réinstallation du 13e mois pour les pensions ainsi que la réinstauration du salaire minimum de 750 euros [norme existant avant l’austérité], cela dans le cadre d’une hausse progressive des salaires et des retraites. 

• Enfin, notre objectif doit être de soutenir, de renforcer et d’assurer les systèmes d’éducation et de santé publics. Cela doit s’accompagner d’une courageuse augmentation et d’une restructuration du programme d’investissements publics.

Et la question des alliances politiques ? 

Les alliances que peut passer Syriza doivent se situer à gauche. Ce serait une erreur historique que, dans cette situation critique unique que nous vivons, les forces de la gauche [le PC – KKE – très sectaire et la coalition de la gauche anticapitaliste: Antarsya] ainsi que la force dominante, Syriza, se présentent de manière fragmentée et parfois selon des modalités d’opposition fortes. Cette fois, un large front de gauche pourrait être établi sur la base d’un programme semblable à ce que j’ai mentionné ci-dessus. Ce sont des éléments programmatiques et, dès lors, doit s’exprimer une volonté par toutes les forces de gauche d’appliquer ce programme jusqu’au bout, indépendamment des tentatives de les détourner, et de les étendre. 

Dans tous les cas, une coopération fiable des forces de la gauche doit être établie immédiatement après les élections, dans le contexte post-électoral lorsque Syriza sera la première force politique parlementaire. Et cela, indépendamment du fait que Syriza obtienne seule une majorité parlementaire, une telle coopération doit être mise en place. Au-delà de cet objectif, Syriza sera ouvert à une collaboration avec des personnes et des groupes ne provenant pas du champ décrit ci-dessus de la gauche. 

Mais cela à la condition qu’ils n’aient pas de responsabilités dans la promulgation et l’introduction des politiques néolibérales ou des Mémorandums. Et qu’ils prouvent leur honnêteté, leur fiabilité et surtout suivent une orientation de gauche, une radicalisation et une présence militante. Nos adversaires semblent spéculer sur le scénario de la «parenthèse de gauche», soit une présence très temporaire d’un gouvernement de la gauche. 

Comment pouvons-nous faire face à problème ? Quel rôle pouvons-nous attribuer à la dynamique démocratique ? 

En effet, le scénario «parenthèse de la gauche» est très répandu. Syriza, cependant, peut et a tout le potentiel pour mettre en échec ce scénario défaitiste. Syriza et un véritable gouvernement de gauche ne deviendront pas une simple parenthèse, s’ils sont déterminés, dans le cadre des alliances indiquées, à promouvoir et à appliquer leur programme, cela en se fondant toujours sur la volonté et les luttes du peuple grec, ce qui est décisif en toutes circonstances. Une «parenthèse» contraire peut être voulue activement suite à l’intervention et aux plans visant à briser un développement progressiste, ce qu’indiquent des forces de la réaction intérieure et étrangère. 

Ces plans peuvent être écrasés par la volonté du peuple, les combats de la classe ouvrière et de la base populaire, avec une gauche unie et résolue qui sera en mesure de mener de manière efficace une orientation se faisant hégémonique et d’assurer, au-delà des difficultés, un développement progressiste du pays, avec une vision socialiste. Les marchés internationaux semblent invincibles jusqu’à maintenant. 

Quels messages politiques la gauche grecque peut-elle envoyer en Europe? Comment cela peut être fait de manière plus efficace ? 

Les marchés, à savoir les partis du capital financier, par les forces internes et l’impérialisme européen unifié autour de l’euro, tentent d’imposer une dictature terroriste ouverte au peuple grec. Leur but initial est d’annuler le chemin vers les élections [ce qui semble être un échec], puis d’imposer une «ligne d’unité nationale» comme seule issue pour répondre aux «urgences» que les marchés ont eux-mêmes causé. Dans le pire des cas, ils veulent pousser et faire que Syriza s’adapte à leur choix désastreux. Or, lesdits marchés ne sont pas omnipotents. Nous pouvons faire échouer leurs plans. 

Nous pouvons réussir en montrant une volonté plus puissante et indomptable, afin de s’opposer à leurs plans et de présenter, ici et maintenant, contre eux, un large front de combat porté par une classe ouvrière unie, les masses populaires, les structures de base (quartiers, firmes, etc.) et proposer un nouveau cours progressiste et une authentique solution de rechange en termes de programme, avec des revendications très concrètes et ressenties. 

C’est notre plus grande tâche dans ces circonstances et cela devra être testé par toutes les forces de gauche, conjointement à une effective solidarité des forces, diverses, de la gauche européenne et internationale. 

(Traduction d’Antonis Martalis pour A l’Encontre; l’entretien a été publié dans le bimensuel de DEA, La Gauche ouvrière, le 17 décembre 2014)

* Panagiotis Lafazanis est député de Syriza et l’un des deux leaders de la fraction parlementaire de Syriza. Il est membre du «courant de gauche» et son principal porte-parole. Le «courant de gauche» forme avec le Red Network (qui réunit DEA – La Gauche Ouvrière Internationaliste – et Kokkino qui viennent de fusionner) ce qui est nommé la «plateforme de gauche» qui représentait quelque 35% des délégués de Syriza lors de son dernier Congrès. (Rédaction A l’Encontre)

http://www.alencontre.org

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