mercredi 17 décembre 2014

Climat : les 5 leçons de la conférence de Lima pour Paris 2015 !, par Maxime Combes (ATTAC)


La conférence internationale sur le changement climatique s’est terminée dans la nuit du 13 au 14 décembre à Lima (Pérou). Prolongée de 36 heures, elle n’a guère apportée de réponses aux défis actuels. Quels enseignements en tirer dans l'optique de la prochaine conférence qui se tiendra à Paris en décembre 2015 ? Quelles implications pour les mouvements pour la justice climatique ?

1. Il n'y aura pas d'accord historique à Paris en 2015

François Hollande a annoncé vouloir laisser « sa trace » dans l'histoire et, pour ce faire, obtenir un « accord historique » à Paris. Laurent Fabius devrait le prévenir : s'il y a accord à Paris, il ne sera pas historique. C'est Laurence Tubiana, la représentante de la France dans les négociations qui l'affirme, essayant de tempérer les attentes par rapport à la prochaine conférence de l'ONU en décembre 2015 sur l'aéroport du Bourget : « A Paris, nous ne serons pas en capacité d’être dans un scénario de limitation du réchauffement à 2 °C ». Voilà qui est clair, lucide et fondé.
En effet, à Lima, contrairement aux recommandations du GIEC et aux attentes légitimes, les Etats ne sont pas engagés à améliorer leurs objectifs de réduction d'émissions de gaz à effet de serre d'ici à 2020 : l'écart entre ce qu'il faudrait faire et ce qui est sur les rails ne cesse de s'accroître là où il faudrait qu'il se réduise rapidement et fortement. Quant à l'après 2020, il pourrait se résumer ainsi : « en 2015 chaque Etat est invité à noter sur le bout de papier de son choix, et selon la forme de son choix, ce qu'il envisage de faire, sans contrainte et sans qu'il ne soit exigé de lui de l'ambition et de la cohérence avec l'objectif des 2°C ».

Par ailleurs, la conférence de Lima avait pour ambition de préfigurer le futur (et éventuel) accord de Paris en élaborant une première mouture du texte et en solutionnant certains sujets pour éviter d'avoir à le faire en 2015. C'est raté. Le brouillon (de 38 pages !) n'est guère plus qu'une compilation de propositions contradictoires. Et aucun des problèmes clefs n'a été résolu. A commencer par l'épineux problème de la différenciation des Etats – chaque pays n'a pas la même responsabilité et la même capacité à agir – qui relève plus des enjeux géopolitiques de ce début du XXIème siècle que de la climatologie.

2. Des négociations climatiques ? Non, des négociations géopolitiques

Nous pouvons espérer de la Conférence de Lima qu'elle ait définitivement permis de clarifier la situation : les pays et groupes de pays s'opposent moins en raison de l'importance qu'ils donnent à l'urgence climatique qu'en raison des implications géopolitiques des différentes propositions sur la table. Le protocole de Kyoto séparait le monde en deux, pays développés contre pays en développement. Les Etats-Unis, l'Union européenne et leurs alliés veulent arracher la Chine, l'Inde, le Brésil, et quelques autres grands pays émergents, à l'alliance du G77 regroupant tous les pays du « Sud ».

La conférence de Lima a montré que cela n'arriverait pas de sitôt : la Chine ne renoncera pas à son alliance avec les pays pauvres et vulnérables et ces derniers ont trop à perdre pour accepter un nouvel équilibre géopolitique planétaire dont ils ne voient pas ce qu'il pourrait leur apporter. Ce d'autant plus qu'ils voient par contre parfaitement que les pays du Nord rechignent à mettre la main à la poche et à réduire drastiquement leurs propres émissions. La différenciation des pays fait l'objet de toute une série de propositions contradictoires. Prétendre aujourd'hui que cette question sera résolue d'ici Paris est un pari plus qu'osé (voir cet article sur Basta pour une explication plus complète).

3. L'accord Etats-Unis – Chine n'a rien changé à la situation

Journalistes, dirigeants politiques et certaines ONG l'avaient martelé à satiété : la déclaration conjointe – ce n'était pas un accord en bonne et due forme – entre les Etats-Unis et la Chine présentée par surprise le 12 novembre allait changeait la donne dans les négociations sur le changement climatique. Ils affirmaient, bien que ce soit déjà très discutable (voir ce décryptage), que cette déclaration conjointe allait déverrouiller les négociations, inciter les pays récalcitrants (Canada, Australie, Japon, Nouvelle-Zélande etc.) à revoir à la hausse leur ambition et permettre de dépasser le mode de gouvernance du climat institué par le protocole de Kyoto.

La Conférence de Lima vient de montrer que tous ces commentateurs se sont trompés. Si les Etats-Unis ont annoncé un (faible) objectif de réduction d'émissions pour 2025, il n'en continue pas moins de vouloir affaiblir tous les principes pertinents qui régulent les négociations climatiques. De son côté, si la Chine accepte de jouer d'égal à égal au sein de ce nouveau G2 planétaire qui (dé)régule la planète, il n'est pas question pour elle de renoncer à son alliance stratégique avec les pays du Sud. Par ailleurs, cette déclaration conjointe n'a généré aucun effet d'entraînement sur les pays récalcitrants qui, au contraire, l'utilisent pour calquer leurs futurs engagements sur les annonces limités du G2.

La conférence de Lima vient donc de refermer une période d'à peine un mois pendant laquelle quelques ONG et un nombre conséquents de journalistes et commentateurs politiques faisaient preuve d'un soudain et peu fondé optimisme sur l'avenir des négociations climat, optimisme assez similaire à celui précédant Copenhague – et dont on sait ce qu'il est advenu.

4. Un nouveau cycle de mobilisations pour la justice climatique

Les mobilisations et initiatives pour la justice climatique qui se sont tenues à Lima semblent confirmer que la déprime et la fragmentation des mouvements pour la justice climatique qui ont suivi la conférence de Copenhague (2009) semblent bel et bien dépassés. A la plus grande manifestation jamais organisée sur les enjeux climatiques en septembre à New York (Plus de 300 000 manifestants à New York et sans doute 600 000 à l'échelle de la planète) succède la plus grande manifestation de ces dernières années sur le sujet en Amérique du Sud (20 000 manifestants le 10 décembre dernier).

Dans les deux cas, il y a eu plus de manifestants qu'attendu, venus en moyenne sur des bases plus radicales et plus éloignées des négociations que le point d'équilibre des structures organisatrices. C'est ainsi une banderole « Changeons le système et pas le climat » qui ouvrait la manifestation de Lima et la majorité du cortège, notamment les blocs jeunes, assez imposants et déterminés, ne comportait pas de référence directe au contenu précis des négociations : les messages renvoyaient le plus souvent aux luttes menées par chacun des groupes.

Sur (l'autre) route de Paris, Lima tend donc plutôt à confirmer qu'un nouveau cycle de mobilisations massives en faveur de la justice climatique s'est ouvert et qu'il s'appuie plus aisément sur les luttes en cours (résistances anti-extrativistes, contre les grands projets inutiles, pour les défense des territoires, pour la promotion et la mise en œuvre d'alternatives systémiques et la transition écologique et sociale etc.) que sur des revendications portant sur les négociations proprement dites.

5. Les leçons de Copenhague semblent avoir été retenues

Pour les ONG et les mouvements sociaux et écologistes français membres de la Coalition Climat 21, la conférence de Lima a permis de poursuivre les discussions – ouvertes en plusieurs occasions tout au long de l'année – avec les ONG, réseaux et mouvements internationaux. L'enjeu : élaborer des positions communes qui tirent les leçons des succès et limites des mobilisations pour la justice climatique passées (notamment celles de Copenhague en 2009 et de New York en septembre 2014) et qui permettent l'implication d'organisations et réseaux finalement très divers de par leur histoire, leurs positionnements et leurs cultures politiques.

A Lima, les discussions ont nettement progressé. La Coalition Climat 21 est désormais reconnue comme l'interlocuteur unique et légitime pour l'ensemble des grandes ONG et réseaux internationaux qui ont, à plusieurs reprises, salué le travail conjoint entrepris et les premières initiatives de mobilisation déjà lancées (notamment, et surtout, la dynamiqueAlternatiba). Lima a également permis d'avancer vers ce qui pourrait être une position commune : ne pas se focaliser sur la COP21 et les négociations mais mettre l'accent sur l'agenda propre des ONG et des mouvements afin de ne pas être dépendant des résultats de la conférence officielle - à cet égard la victoire engrangée par les Amis de la Terre, Attac France et Bizi! contre la Société générale (voir ici) est emblématique de ce qu'il est possible de faire ; ne pas faire pas de Paris2015 une mobilisation à un coup mais se servir de Paris comme d'un moment d'agrégation et d'accumulation de forces en s'appuyant sur d'autres mobilisations internationales en 2015 (le mois de juin et les 26-27 septembre ont été notés dans les agendas) et en se projetant sur de nouvelles mobilisations internationales dès le premier semestre 2016 ; à Paris, pendant la conférence, ne pas se limiter à une manifestation en début de conférence mais au contraire construire d'ores-et-déjà des initiatives de masse en fin de conférence pour « avoir le dernier mot », ce qui revient à vouloir être acteur et prescripteur, et non simplement spectateur, de la séquence finale (voir cette analyse qui détaille cettte proposition).

Bien-entendu, il est encore trop tôt pour dire si les conditions sont réunies pour que Paris soit l'acte de (re)naissance symbolique d'un vaste mouvement international pour la justice climatique qui se maintienne à de hauts niveaux de mobilisations locales, régionales et internationales lors des prochaines années. C'est en tout cas le pari que proposent aujourd'hui les ONG et les mouvements sociaux et écologistes pour combattre l'agenda extractiviste et productivisme des promoteurs de la globalisation économique et financière. C'est l'autre route qui nous conduit à Paris depuis Lima.

Maxime Combes, membre d'Attac France et de l'Aitec, engagé dans le projet Echo des Alternatives (www.alter-echos.org). Publié sur Médiapart.

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