mardi 23 août 2016

L'étrange laïcité d'Aurélie, par Stéphane Lavignotte


Dans une interview, Aurélie Filipetti défend que la laïcité serait "le maintien des croyances dans l'espace privé". Réponse. 

Chère Aurélie, chère ancienne camarade au sein des Verts, je m'étonne depuis longtemps de te voir soutenir un présidentiable favorable aux ogm, aux gaz de chiste et au nucléaire. J'ai été encore plus étonné de te voir déclarer dans L'Obs de cette semaine que la laïcité serait "non pas l'organisation de la coexistence des religions dans l'espace public, mais - et c'est trop oublié en ce moment - la liberté de ne pas croire et le maintien des croyances dans la sphère privée". 


Nous sommes d'accord au moins sur deux points. 

La laïcité n'est pas l'organisation de la coexistence des religions dans l'espace public. D'ailleurs là-dessus - et la remarquable réactions de nos sœurs et frères catholiques et musulmans au meurtre du Père Hamel vient encore de le démontrer - nous nous débrouillons très bien tout seul, sans l'Etat. 

D'accord, bien sûr, sur la liberté de ne pas croire. Mais le "maintien des croyances dans la sphère privée" ? C'est certes une idée tellement commune qu'on entend nombre de politiques la répéter en boucle. Et on vient de voir à Cannes et en Corse ce qu'en font certains... Mais est-elle vraie au regard de notre loi de 1905 qui définit notre laïcité ? Légitime du point de vu de nos fondements juridiques communs ? 

Cela en étonnera sans doute beaucoup mais dans toute la loi de 1905, on trouve une et une seule interdiction de l'expression religieuse dans l'espace public : « Il est interdit à l'avenir, d'élever ou d'apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelques emplacements public que ce soit, à l'exception des édifices servant au culte, des terrains de sépultures dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions. » (article 28). 

Élever une statue de Jean-Paul II dans l'espace public, attribuer le nom du même personnage à la place devant la cathédrale catholique romaine de Notre Dame à Paris est-ce "un signe ou un emblème religieux" ou l'hommage à une personnalité publique ? Est-ce contraire à cet article 28 ? Non, répondent régulièrement les tribunaux saisis de cette question. 

Mais rien n'empêche de manifester son opposition comme nous le fîmes il y a quelques années quand ton camarade Bertrand Delanoë eu une telle idée : les déclarations de Wotjila sur le sida ou l'homosexualité invalidaient pour nous une telle dédicace. 

Mais le reste de la loi le dit avec une répétition presque lassante : le culte est une activité publique. L'article 25 précise que « les réunions pour la célébration d'un culte tenues dans les locaux appartenant à une association cultuelle ou mis à dispositions sont publiques. Elles (...) restent placées sous la surveillance des autorités dans l'intérêt de l'ordre public ». Et c'est ce qui autorise les Renseignements généraux à assister aux prêches musulmans – ou aux miens ! 

Et c'est bien parce que c'est public, et non privé, que, selon l'article 34, un ministre du culte qui dans ce cadre aurait « outragé ou diffamé un citoyen chargé du service public » ou aurait « publiquement » prononcé un discours ou affiché ou distribué un texte contenant une « provocation directe à résister à l'exécution des lois ou aux actes légaux de l'autorité publique, ou s'il tend à soulever ou à armer des citoyens contre les autres », risque deux ans de prison. 

Enfin, et surtout il y a l'article 27, qu'il faudrait encadrer et offrir à tous celles et tous ceux - extrême-droite saucisson-pinard en tête - qui instrumentalisaient la laïcité il y a quelques années contre les musulmans du 18ème arrondissement de Paris obligés de prier dans la rue faute de mosquée assez grande. L'article 27 de la loi de 1905 précise : "Les cérémonies, processions et autre manifestations extérieures d'un culte sont réglées en conformité de l'article 97 du Code de l'administration communale." (le reste de l'article parle de la gestion des sonneries de cloche, c'est dire si c'est interdit...). 

Comme nous le rappellent les processions en Bretagne, André 23 l'homophobe portant une croix sur les contreforts de Montmartre à Pâques, les Marches évangéliques pour Jésus ou les grands rassemblements type JMJ, on a le droit de prier dans la rue dans la mesure où - en gros - les autorités responsables estiment que ça ne trouble pas l'ordre public et ne gêne pas trop la circulation (comme ancienne écolo, j'espère que comme moi tu vois d'un bon œil les initiatives qui bloquent les bagnoles...).

Etonnante cette tolérance ? C'est le contraire qui serait étonnant : c'est uniquement le respect des textes fondamentaux de la République, et pour commencer...rien de moins que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : "Article 10 - Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi.

Cette belle formulation révolutionnaire, la Charte européenne des droits fondamentaux la reprend de manière encore plus explicite : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. Ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l'accomplissement des rites. » 

La "manifestation" des opinions religieuses, par définition, c'est forcément dans l'espace public, si c'est moi dans ma salle de bain tout seul devant ma glace quand je (ne) me rase (pas) en pensant au Paradis et non à l'Elysée, ça n'a pas besoin d'être protégé... 

Au moment des débats sur la loi de 1905, certains ont voulu interdire les processions et les habits ecclésiastiques dans la rue comme certains aujourd'hui - Arnaud Montebourg quand il veut "défendre l’espace public contre les intrusions religieuses" ? - voudraient y interdire le voile sous ses différentes formes et enfermer ces femmes musulmanes dans leurs foyers. Mais à l'époque, les partisans d'Emile Combes ont perdu contre Jaurès et Briand qui nous ont légué cette laïcité qui protège la liberté de croire, la protège des intrusions de l'Etat et parallèlement soustrait l'Etat à la tutelle de toute institution religieuse, l'Etat (mais seulement lui) étant neutre religieusement : la séparation et non la négation. 

Mais tout ça, chère Aurélie, tu le sais. Pourquoi tant de gens, comme toi, très informés assènent des "la laïcité c'est..." avant d' énoncer des propositions si contraires à la lettre et à l'esprit de 1905 : interdire comme le maire de Cannes des vêtements soi-disant contraires à la laïcité (ça donne quoi une culotte contraire à la laïcité ?), interdire le voile dans l'espace public, à l'université, décider à la place des musulmans qui doit financer leurs mosquées, la langue dans laquelle doivent se faire les prêches (le latin, c'est déjà pris), qui doit présider une fondation qui ne concerne qu'eux, comment doivent être formés leurs imams... ? Ça sent (pas) bon la gestion du rite mahométan dans les départements "français" d'Afrique du nord... 

Tu sembles participer de cette tentation de changer la définition de la laïcité - en faisant croire que c'est la seule qui ait existé - avant de changer la loi. Au modèle de 1905, substituer cette inquiétante "néo-laïcité" défendue par Baroin dans son rapport de 2003 et assumée par lui comme étant "dans une certaine mesure, incompatible avec les droits de l’homme". 

Cette "néo-laïcité" marque des points dès l'année suivante avec la loi sur le voile à l'école, jusqu'à l'amendement laïcité de la loi travail, mélange d'Emile Combes - pour l'éradication de toute expression religieuse dans l'espace public -, de Napoléon qui échangeait le financement public des cultes contre un autoritaire contrôle policier des croyants et de gestion coloniale des sous-citoyens... 

Mais n'est-ce pas justement cette néo-laïcité qui stigmatise tous les musulmans, stigmatisation dont tu t'inquiètes, et fait les jeux de Daesh et du Front National, frères ennemis dans la création d'un choc des civilisations ? Au contraire du projet de Jaurès d'en finir avec la question religieuse pour passer à la question social, cette "néo-laïcité" substitue le clivage racial au clivage social, exacerbe le premier pour cacher le second. Est-cela l'actualisation de la République sociale ? La politique "de gauche mais réaliste", pragmatique et non idéologique que tu appelles de tes vœux ? 

Effectivement, comme tu le dis, la gauche n'est plus distincte de la droite quand elle applique des politiques économiques néo-libérales, mais elle ne l'est pas plus quand elle promeut une vision de la société proche du néo-bonapartisme de droite. 

En premier lieu elle n'est plus la gauche, et je te parle comme un autre lorrain de naissance issu d'une famille ouvrière, car elle abandonne une deuxième fois un populaire dont de nouveau les croyants, et notamment les musulmans, sont une composante majeure. 

Je voudrais terminer par deux citations que j'espère, en ancienne normalienne, tu apprécieras. 

La première de Bernard Lazare (1865-1903), critique littéraire et journaliste, juif et proche de l'anarchisme, ayant fait éclater l'affaire Dreyfus qui réagissait ainsi à la fureur anti-religieuse d'Emile Combes : "On ne peut pas embêter des hommes parce qu'ils font leur prière". Ça marche aussi pour les femmes. La seconde est d'Hannah Arendt. Elle consacre le chapitre II de Condition de l'homme moderne à la question du public et du privé (passionnante préface de Ricoeur) et montre comment cela évolue avec le temps, comment ce qui est privé (par exemple le travail) peut devenir par excellence le public. Les domaines bougent, changent de contenu. Ce qui est valorisé dans l'Antiquité (le public) l'est moins à l'époque moderne : « dans le monde moderne les deux domaines se recouvrent constamment comme des vagues dans le flot incessant de la vie ». 

Les mouvements féministes et écologistes ont particulièrement défendus combien le privé - les relations de domination, les modes de consommation et plus généralement les modes de vie - étaient politiques et donc sujet du débat dans l'espace public.

Harendt montre la complexité paradoxale du religieux dans le public. D'un côté, la communauté chrétienne, calquée selon elle sur un fonctionnement de famille l'empêche d'instaurer un domaine public ; de l'autre le principe de charité qui en naît est le seul principe qui dans l'Histoire arriverait à maintenir la cohésion d'une collectivité surtout dans la société de masse « dont les membres ne s'intéressent plus au monde commun...". 

Chère Aurélie, plutôt que de relancer une nouvelle guerre des deux France, de développer une vision policière de l'espace public qui rappelle de bien mauvais souvenirs au protestant que je suis, n-y-a-t-il pas urgence à engager le dialogue et à unir dans le combat pour des "causes communes" comme dirait Edwy Plenel, celles et ceux croyant au ciel ou n'y croyant pas ? 

Ensemble, nous pourrions nous retrouver au service de ce qu'Hanna Harendt appelle charité, et que toi et moi actualiserions sans doute ensemble sous le terme d'une justice sociale, sociétale et environnementale inclusive ? N'est-ce pas l'urgence pour reconstruire un "monde commun" ?"

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