lundi 28 février 2011

Tunisie : ce que nous dit la Révolution du Jasmin


Avec la chute du premier ministre Ghannouchi, face à l'ampleur croissante des mobilisations pour en finir avec le système mis en place par Ben Ali, et avec son remplacement par un ancien ministre de Bourguiba âgé de 84 ans quand c'est la jeunesse tunisienne qui est à la pointe de la mobilisation, la révolution du Jasmin continue sa marche en avant. Elle appelle notre soutien, comme ce fut encore le cas vendredi soir à Nantes, et exige que nous débattions ensemble des leçons qu'elle nous enseigne. C'est ce à quoi entend contribuer le texte ci-dessous de notre camarade Bruno Della Suda, porte-parole des Alternatifs des Alpes Maritimes.



Ce que nous dit la Révolution du Jasmin
1 - La réhabilitation de la révolution


La notion de révolution a été discréditée par l'échec des révolutions anti-capitalistes du XXe siècle, le terme étant associé, particulièrement en Europe, à un lourd passif synonyme d'absence de démocratie, de répression, voire de terreur, de confiscation par un parti unique et d'échec à construire une société qualitativement supérieure au capitalisme. Or la Révolution du Jasmin réhabilite cette notion de révolution, en rappelant de manière rafraîchissante qu'une révolution est possible et qu'elle est une construction populaire, faite par « des gens ordinaires » de manière largement spontanée -même si des mouvements sociaux et le travail tenace de diverses organisations avaient préparé le terrain depuis plusieurs années-, enclenchant un processus révolutionnaire sans l'imaginer en tant que tel au départ, et sans tutelle de quelque structure organisée que ce soit. Ce n'est pas « une révolution par les urnes » mais exactement l'inverse : une révolution dans la rue, dans les villes et les campagnes, ce qui ne préjuge pas de sa ratification ultérieure par les urnes. Dans cette révolution, la jeunesse a joué le rôle de fer de lance, les salarié-e-s (et particulièrement les ouvriers) et la paysannerie aussi, agrégeant d'autres couches sociales dans un processus inclusif et cumulatif... comme dans nombre de révolutions en général ! Et l'autogestion a pointé aussi le bout de son nez, comme on l'a vu dans le message diffusé par tamtam sur l'amorce d'autogestion communale à Sidi Bou Ali... et comme on le voit dans toutes les révolutions !

2 - L'actualisation de la révolution permanente

La Révolution du Jasmin a renoué avec des éléments tels que les cahiers de doléance, les marches des campagnes vers les villes, les exigences de libération des prisonniers politiques, la fin des privilèges... mais elle a aussi, par la combinaison d'aspirations démocratiques et sociales radicales reposé la question de la transcroissance d'une simple révolution bourgeoise (l'installation d'une démocratie et d'un Etat de droit) en une révolution sociale (le partage des richesses, et ici celles que rapporte en particulier et notamment la manne touristique). Dans le même sens, la Révolution du Jasmin a provoqué une onde de choc dans l'ensemble des pays du monde arabe, et la dynamique de la révolution ne se limite pas aux frontières d'un seul pays mais irradie bien au-delà, en stimulant de manière extraordinaire la mobilisation populaire au-delà des frontières tunisiennes. On retrouve dans un contexte radicalement différent, celui de la crise du capitalisme mondialisé et de la crise du projet d'émancipation, des éléments déjà en débat dans les révolutions précédentes des périodes modernes et contemporaines et dans l'histoire du mouvement ouvrier -ce qui ne signifie pas qu'il faille reprendre de manière mécanique ces éléments de discussion dans les termes dans lesquels ils étaient posés un siècle plus tôt !

3 - Une révolution du XXIe siècle avec les réseaux sociaux en point d'appui

C'est une caractéristique majeure et originale de la Révolution du Jasmin : les réseaux sociaux et internet ont joué un rôle majeur pour l'information -de même qu'Al Jezira- et la mobilisation, se substituant à la presse inféodée au pouvoir et totalement discréditée et complétant l'activité de structures d'organisation affaiblies par la répression et l'émiettement. Le pont d'appui des réseaux sociaux et d'internet ne peut être séparé d'un contexte plus global : celui d'une société dans laquelle le niveau d'éducation et de formation est particulièrement élevé, en particulier celui des filles, ce qui par ailleurs explique largement l'évolution rapide de la Tunisie sur le plan démographique (transition démographique quasiment achevée), et dans laquelle le nombre de diplômé-e-s au chômage, dans l'emploi précaire et déqualifié est considérable.

4 - Une dynamique explosive pour le monde arabe...


Au moment même où nous en discutons, l'onde de choc de la Révolution du Jasmin s'est déjà traduite par le déclenchement et la première victoire majeure -avec le départ de Moubarak- de la Révolution égyptienne, dont les conséquences sont considérables par la place occupée par l'Egypte dans le monde arabe et les rapports de force dans la région, et plus encore d'un point de vue géo-stratégique global. Il n'y a aucune raison de penser que l'onde de choc va s'arrêter là : au contraire, la double révolution tunisienne et égyptienne encourage déjà des mobilisations profondes, après avoir fait reculer les pouvoirs en place sur le plan politique et économique, avec en particulier l'annulation de la hausse des prix des denrées de première nécessité pourtant programmée dans plusieurs pays du monde arabe

5 - … et pour le monde tout court : de la Chine à l'Europe

Il est très significatif que la presse chinoise aux ordres ait décidé de censurer l'information sur la double révolution tunisienne et égyptienne : les pouvoirs en place sont effrayés par le risque de contagion. révolutionnaire, y compris quand la révolution se produit à plusieurs dizaines de milliers de kilomètres de là. On comprend bien pourquoi ! C'est le signe de la force de cette onde de choc, comme de la fragilité des pouvoirs en place, véritables « colosses aux pieds d'argile ». Quant au silence honteux des gouvernements français et européens en général, de l'UE en particulier, sur les révolutions en cours, et au-delà du cas grotesque des ministres français-e-s directement concerné-e-s, il traduit non seulement l'embarras des complicités scandaleuses -et elles valent aussi pour les socialistes et leur « internationale » dont le parti de Ben Ali était membre- mais aussi la crainte d'une contagion, dans un contexte de crise politique ouverte ou larvée dans la majeure partie des pays membres de l'UE.

6 - Une ouverture pour le peuple palestinien

Même s'il est difficile d'en mesurer dès aujourd'hui les conséquences, l'onde de choc touche déjà le peuple palestinien et la société israélienne elle-même -dont plus de 20% de la population est palestinienne et dont la partie juive est aussi Arabe d'Afrique du Nord pour une part importante, ce que l'idéologie sioniste ne peut totalement dissimuler-. En ce qui concerne la question palestinienne, on peut émettre l'hypothèse que d'une part la poussée révolutionnaire arabe stimulera la mobilisation du peuple palestinien et se traduira par une pression des peuples arabes sur les futurs pouvoirs politiques sur la base d'un soutien bien plus effectif au peuple palestinien et une remise en cause de fait de la logique découlant des accords de Camp David par l'Egypte -malgré les discours ad hoc de la part des autorités provisoires égyptiennes-, et que d'autre part il y aura par ricochet ne serait-ce qu'une inflexion des politiques des Etats-Unis et de l'UE sur ce dossier.

7 - Les religieux hors-jeu : pourquoi, quelles conséquences ?

L'absence des courants politico-religieux dans la double révolution tunisienne et égyptienne n'est pas sans conséquence majeure, non seulement pour le monde arabe mais aussi pour « l'Occident ». C'est bien sûr significatif pour le monde arabe lui-même : même en tenant compte du fait que la société tunisienne est, pour des raisons historiques, la plus sécularisée de toutes certes, la mise hors jeu des « religieux » traduit cependant l'existence d'un processus de sécularisation certes lent et différencié, mais plus global, qui s'explique d'abord fondamentalement par l'élévation globale du niveau d'éducation et de formation des populations, et qui est renforcé par l'échec quasi-général et le recul des islamistes incapables de parvenir au pouvoir dans la plupart des pays arabes, n'apparaissant plus comme une alternative aux pouvoirs en place. Mais c'est aussi significatif pour l'opinion publique occidentale et en particulier européenne : la démonstration « a-religieuse » de cette double révolution va désormais dégonfler la baudruche de la « menace islamiste » agitée par l'extrême-droite -c'est en Europe son thème majeur depuis une dizaine d'années- et reprise à droite mais aussi hélas dans une partie de la gauche « républicaine », sous couvert d'une défense de la laïcité ou des droits des femmes. Des « valeurs » brusquement et opportunément découvertes par la droite et même l'extrême-droite quand il s'agit de cibler non seulement l'islamisme mais l'islam et le monde musulman...

8 - Quel lien avec la crise capitaliste mondiale ?

Cette double révolution exprime notamment des exigences sociales qui ne sont pas sans lien avec les mouvement sociaux qui se dont déployés en 2009 et en 2010 en Europe contre les politiques libérales visant à faire payer aux peuples la facture de la crise financière de 2008/2009. La violence des attaques capitalistes, au travers de ces politiques libérales, voit se combiner la prétention de faire disparaître acquis sociaux et conquêtes sociales au Nord, la hausse des prix des denrées de première nécessité au Sud, la pression sur les salaires et les services publics promis à la privatisation au Nord comme au Sud. Après la financiarisation folle de l'économie et la dérégulation à tout-va des décennies 1980/1990, les concessions formelles depuis 2008 à une régulation très limitée voire insignifiante ne peuvent dissimuler que sous la houlette des institutions de la mondialisation libérale -confiées pour deux d'entre-elles à des socialistes français-, la fuite en avant des politiques libérales continue de plus belle. A cette offensive, les peuples sont le dos au mur et acculés à la résistance : l'hypothèse d'un nouveau cycle de mobilisations amorcé en Europe et dans le monde arabe, à dynamique potentiellement révolutionnaire, est aujourd'hui vraisemblable.

9 - La fin d'un monde unique et l'accélération du monde multipolaire

En Tunisie, puis en Egypte, on ne s'en même pas pris de manière explicite aux symboles de l'Occident -la France, les Etats-Unis, Israël- comme si ceux qui sont à la fois les symboles de la domination impériale et du colonialisme et les anciens modèles occidentaux font désormais partie d'un passé qui n'a plus aucun éclat. Le monde des débuts du XXIe siècle n'est pas seulement un monde de plus en plus multipolaire, dans lequel la domination des Etats-Unis est de plus en plus relative, étant confrontés dans les nouveaux rapports de force mondiaux à l'affirmation de la Chine, du Brésil, de l'Inde, et dans une moindre mesure de la Russie, s'ajoutant à l'UE et au Japon. C'est aussi la fin d'un « monde unique » dominé pendant plusieurs siècles par l'Occident (Europe puis Etats-Unis) : les révolutions de demain regarderont ailleurs, comme le rappellent les changements majeurs intervenus depuis deux décennies en Amérique latino-indienne. La naissance puis l'essor de l'altermondialisme comme mouvement d'émancipation Nord-Sud -alors que le vieux mouvement ouvrier était surtout un mouvement du Nord- ; la défaite républicaine aux Etats-Unis, la victoire électorale d'un afro-américain et, à défaut de cours nouveau, l'inflexion suivie par la diplomatie Obama à l'échelle mondiale, étaient déjà eux-aussi des signes annonciateurs de la fin de ce « monde unique ».

10 - Une onde de choc aussi pour la société française, ses forces politiques et un atout pour combattre le racisme et l'islamophobie

Les révélations se succèdent en France sur les complicités honteuses de la droite mais aussi du PS avec la dictature de Ben Ali ; elles révèlent ou confirment de manière combinée cynisme et affairisme, mais pas seulement : elles renvoient aussi à une dimension post-coloniale assumée sans honte par la droite et les mêmes éditorialistes et débris de la « nouvelle philosophie » obsessionnels de la menace islamiste qui sévissent encore dans les media, tout en étant désormais profondément isolés. La Révolution du Jasmin interroge donc l'ensemble des forces politiques, toutes complices, à l'exception des forces de l'écologie et de la gauche de transformation sociale et écologiste. Nul doute que, de ce point de vue, pour celles et ceux qui sont originaires de Tunisie mais aussi du Maghreb, la Révolution du Jasmin est un révélateur. Et aussi un élément de fierté et d'espoir car le regard de la société française peut aussi être modifié, y compris dans les forces associatives, syndicales et politiques, et surtout bien au-delà : les hommes et les femmes de Tunisie en éclaireurs et en éclaireuses, y a-t-il meilleur atout pour faire reculer ici le racisme et l'islamophobie ?

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