jeudi 3 mars 2016

A gauche, une cassure profonde, par Pierre Khalfa


L’existence de plusieurs courants à gauche n’est pas nouvelle. Mais saura-t-elle se rallier pour refuser l’orientation donnée par Hollande et Valls ? 

«Il y a des positions irréconciliables à gauche, et il faut l’assumer», a déclaré le 15 février Manuel Valls. Dans une tribune (le Mondedu 25 février), Martine Aubry ainsi qu’un certain nombre de responsables politiques et d’intellectuels assument aussi. «Pas ça, pas nous, pas la gauche !» disent-ils de la politique gouvernementale. Et d’indiquer la ligne de partage : «Prendre le monde tel qu’il est n’est pas renoncer à le transformer pour le rapprocher sans cesse de ce qu’il devrait être. Encore moins de l’éloigner de toute idée de justice.» 


L’existence de plusieurs courants politiques et idéologiques à gauche n’est pas nouvelle. Les lignes de partage entre ces courants ont notablement varié au cours de l’histoire et ont été, pour beaucoup, le produit d’événements historiques, comme la guerre de 1914-1918 et la Révolution russe. 

Les ruptures provoquées par ces événements n’ont pas empêché que soient mis en place, sous des appellations diverses (Front populaire, Union de la gauche, etc.), des cadres d’alliances plus ou moins conflictuels. 

Pourquoi ce qui était possible hier ne semble plus possible aujourd’hui ? Et, d’abord, qu’est-ce qui a fait que la gauche se reconnaisse comme telle ? 

Deux éléments apparaissent : le fait de partager des réflexes similaires basés sur la primauté donnée à la justice et à l’égalité et, en conséquence, le fait de se retrouver du même côté de la barrière lors de moments décisifs. 

Mais ces deux éléments, pour importants qu’ils soient, auraient été insuffisants sans l’existence d’une convergence d’objectifs, plus ou moins explicite suivant les époques, entre les différentes forces de gauche. Cette convergence possible renvoyait au projet social-démocrate. 

La social-démocratie visait, historiquement, à un compromis entre le travail et le capital. Elle visait à remettre en cause la domination de ce dernier et à limiter son emprise sur le monde du travail et sur la société. Le projet social-démocrate supposait donc un certain degré d’affrontement avec la logique capitaliste, avec comme objectif de borner l’activité du capital. D’où la promotion des services publics ou de la protection sociale, et, plus globalement, la mise en place de l’Etat social. 

La social-démocratie a été donc historiquement antilibérale même si, in fine, elle accepte le capitalisme. C’est ce rapport conflictuel au capital qui a permis que le Front populaire ou l’Union de la gauche voient le jour. 

Les courants radicaux, qui remettent en cause l’existence même du capitalisme, pouvaient ainsi faire un bout de chemin avec les partis sociaux-démocrates et envisager des alliances avec eux. 

La conversion, dans les années 80, de la social-démocratie au social-libéralisme change du tout au tout la situation. Ce dernier ne vise pas à bâtir un compromis entre le travail et le capital. Il s’agit, au contraire, pour lui d’accompagner, voire d’anticiper, les transformations du capitalisme globalisé. Les sociaux-libéraux partagent avec les néolibéraux un certain nombre d’idées fondamentales, comme la croyance en l’efficience des marchés financiers dont il suffirait d’empêcher certaines dérives, la nécessaire baisse du coût du travail ou encore le poids toujours trop élevé des prélèvements obligatoires. 

En période «normale», ils essayent de pratiquer un aménagement social du néolibéralisme et cherchent à en atténuer les conséquences sans le remettre en cause. En période de crise, ils appliquent, sans hésiter, des politiques d’austérité drastique et se convertissent au néolibéralisme. 

Les conséquences du basculement de la social-démocratie sont très importantes. Il s’agissait auparavant pour la gauche de transformation sociale, en s’appuyant sur les mobilisations populaires, de pousser la social-démocratie en la faisant aller plus loin et plus vite qu’elle ne l’aurait voulu. 

Cette stratégie est aujourd’hui inopérante puisque la social-démocratie et la gauche de transformation sociale ne sont plus sur le même chemin, comme l’ont montré, entre autres, le soutien en Grèce du Pasok au programme d’ajustement structurel de l’Union européenne ou le fait que le SPD allemand ait préféré gouverner avec la CDU plutôt qu’avec Die Linke. 

Cela pose la question de l’identité de la gauche. 

La gauche, c’est la défense des opprimés et des exploités. Est-ce être de gauche que d’amoindrir leurs droits de façon continue, comme le montre le projet de réforme du code du travail ? 

La gauche, c’est la défense des libertés publiques. Est-ce être de gauche que d’en affaiblir la portée en voulant faire de l’état d’urgence un état d’exception permanent ? 

On pourrait allonger ainsi la liste en ajoutant la question des réfugiés, de la déchéance de nationalité, etc. Alors oui, il y a bien deux orientations contradictoires, mais la question est de savoir si celle portée par François Hollande et Manuel Valls peut se réclamer de la gauche. 

Cette situation nourrit une crise larvée au sein des partis sociaux-démocrates qui voient leur influence s’éroder sérieusement. Des ruptures ne sont d’ailleurs pas impossibles comme le montre le succès de Jeremy Corbyn au sein du Parti travailliste. Or, ce parti non seulement a mené la même politique économique et sociale que la droite, mais a théorisé sa conversion au néolibéralisme. Que cette orientation soit rejetée là où elle est née ne peut pas être sans conséquences. 

Le choix du PS portugais de s’allier avec la gauche radicale ou la tonalité des débats en Espagne confirme que rien n’est figé. 

La France est à un tournant. Face à une offensive qui vise à détruire ce qui fait la raison d’être de la gauche, cette dernière sera-t-elle capable de se rassembler pour refuser l’orientation portée par le couple Hollande-Valls ? Sera-t-elle capable de trouver en son sein les ressources pour proposer une orientation qui redonne de l’espoir à nos concitoyens ?

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