samedi 5 mars 2016

Le viol, arme de destruction massive universelle, par Jacqueline Derens


D’entrée de jeu, Pumla Dineo Gqola, jeune professeure de Gender studies à l’université de Witwatersrand de Johannesburg, abat ses cartes : « Le viol n’est pas une invention sud-africaine. C’est une forme de violence sexualisée, un phénomène mondial qui existe depuis toujours. Le viol survit parce qu’il est l’outil pour préserver le patriarcat. » 

L’Afrique du Sud est régulièrement montrée du doigt pour le nombre ahurissant de viols et pour la sauvagerie qui les accompagne. On admet qu’un viol sur neuf seulement est déclaré à la police et en 2010/11, 66 000 viols avaient été déclarés dont la moitié sur des enfants. 


Mais au delà des chiffres et des cas les plus médiatisés de viols perpétrés en Afrique du Sud , Pumla Dineo Gqola* après avoir rappelé que le viol des femmes noires était au cœur du système esclavagiste, de la colonisation et du système d’apartheid, insiste sur le lien entre le racisme et le viol et la permanence des idées reçues à propos des victimes de viol. 

Jusqu’à l’abolition de la peine de mort en juin 1995, aucun homme blanc n’avait été condamné à la pendaison pour le viol d’une femme noire ; les seuls hommes à être pendus pour viol ont été des hommes noirs accusés d’avoir violé une femme blanche et aucun homme, blanc ou noir, n’avait été condamné à mort pour le viol d’une femme noire. 

Elle démontre comment la société, jour après jour, contribue à la construction de ce qu’elle appelle « The female fear factory », comment à force de donner des « conseils » aux filles et aux femmes, la société fabrique une peur qui devient une entrave à l’expression des droits des femmes. 

Pour ne pas être agressée, violée, battue, les femmes doivent adopter une attitude modeste et retenue : pas de jupes trop courtes, pas de talons trop hauts, pas de çi, pas de ça… Créer un sentiment de peur et de vulnérabilité chez les femmes, et un sentiment de culpabilité quand elles sont agressées, est bien un outil au service du maintien de la toute puissance des hommes sur les femmes et l’alibi facile pour excuser les violences faites aux femmes : elle avait une tenue indécente ; elle n’aurait pas du sortir tard le soir , elle avait trop bu, elle n’aurait pas du suivre un inconnu… 

Arguments fallacieux quand toutes les statistiques montrent que les viols et violences sont perpétrés majoritairement par les proches de la victime et dans la sphère privée. 

« Cette usine de la peur pour les femmes » a pour but de réguler les déplacements des femmes, leur sexualité et leur comportement. Les femmes elles-mêmes contribuent à rendre les femmes vulnérables avec ce que l’auteur appelle ‘le culte de la féminité ». On comprend alors pourquoi les victimes de viol hésitent à porter plainte. 

Dans un chapitre qui démonte les mythes à propos du viol, Pumla Dino Gqola montre que le viol n’a rien à voir avec le sexe, mais avec le pouvoir. C’est pourquoi les violeurs montrent peu de remords ou de compassion pour leurs victimes, convaincus qu’ils ont exercé leur droits sur les corps des femmes. 

Pour les prostitués, le viol ne peut pas exister puisqu’elles/ils font commerce du sexe et pour les lesbiennes, le viol collectif est une bonne leçon pour les remettre « dans le droit chemin ».

Toute l’ambiguïté sur la nature du viol et la difficulté pour les femmes d’avoir recours à la justice tient dans les propos du policier qui conseille aux victimes « de ne pas se défendre pour survivre » et au magistrat qui conclut : « si vous ne vous êtes pas débattue, c’est que vous étiez consentante ». 

Tout en montrant en quoi le viol n’est pas une spécificité sud-africaine, l’auteure conclut par la particularité du viol et la façon dont il est perçu en Afrique du Sud. La violence masculine érigé en culte de « l’hypermasculinité » est omniprésente dans l’armée et le sport, mais aussi dans la lutte de libération. 

Sous le colonialisme et l’apartheid, les noirs étaient toute leur vie « des boys » et Nelson Mandela explique dans son autobiographie que sa première lutte à Robben Island a été d’obtenir que les prisonniers portent des pantalons et non pas des shorts comme des petits garçons. Devenir un homme est une affaire de dignité. 

Certains auteurs vont plus loin dans ce sens en affirmant que pour réparer « l’émasculation » des hommes noirs , les femmes doivent accepter que les hommes exercent leur masculinité retrouvée même de la façon la plus violente. Elle cite Jacob Zuma chantant « umshini wam », (donne-moi ma mitraillette), quand il fut acquitté pour le viol de la fille d’un ami et le procès d’Oscar Pistorius qui affirme avoir tiré dans la porte derrière laquelle se trouvait sa compagne Reeva Steenkamp parce qu’il se croyait en danger. 

Au cours des auditions de la Commission Vérité et Réconciliation, la voix des femmes s’est rarement fait entendre au point que l’on pourrait en déduire que la lutte de libération fut une affaire d’hommes, alors que les femmes y ont tenu un rôle important. Un seul cas de viol sera entendu, et plus grave encore, la vie des femmes sous l’apartheid et dans la lutte de libération a été complètement escamotée. 

L’auteure estime que ces silences doivent se comprendre « non pas comme une absence, mais comme un espace lourd de sens ». Ce silence qui pèse sur les violences faites aux femmes, en particulier le viol, est une forme de déni collectif de leur existence. 

L’auteure conclut par ces mots « L’Afrique du Sud est un pays en profond déni sur les causes de divers phénomènes comme celui de la violence genrée, de la violence faite aux femmes » et souhaite « un avenir sans viol et violence est bien ce que nous méritons, c’est un avenir que nous devons créer ». 

* A South African Nightmare : RAPE, par Pumla Dineo Gqola Jacana Media / MF books 2015

https://blogs.mediapart.fr/jacqueline-derens/blog/030316/le-viol-arme-de-destruction-massive-universelle

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