mardi 22 mars 2016

un mariage et trois enterrements, par Noël Mamère


L’accord de la honte entre la Turquie et l’Union européenne commence à s’appliquer cette semaine. Pour six milliards d’euros, l’Europe a donc loué aux Turcs un camp de concentration à ciel ouvert, se soumettant au chantage d’Erdogan, sans même la garantie de réguler le flux migratoire. Cet accord infâme risque de tourner à la pantalonnade, puisqu’il n’empêchera rien, mais une chose est sûre : l’Europe vient de s’abimer un peu plus dans le reniement de la Charte de ses droits fondamentaux. 

Ce « mariage » avec la Turquie s’accompagne de trois enterrements : 


- Celui de l’Union européenne, respectueuse du droit d’asile et ouverte à l’autre, le réfugié, l’immigré, le sans-papier. Elle se vit désormais comme une forteresse assiégée défendant à tout prix la civilisation occidentaliste. Après son chantage économique sur la Grèce, elle lui assigne aujourd’hui le rôle de dernier rempart pour nous protéger des nouveaux Barbares que seraient les réfugiés cherchant à obtenir le droit d’asile. 

L’Union Européenne oublie les responsabilités qu’elle a partagées avec les Etats-Unis, de l’occupation de l’Afghanistan à l’invasion de d’Irak, (hormis la France de Chirac et de Villepin), en passant par son lâche abandon de la révolution syrienne en 2011 ou des Kurdes du Rojava. 

Elle oublie les accords Sykes-Picot, du nom des deux diplomates qui, en mai 1916, avaient contresigné un accord scélérat, pour dépecer l’Empire Ottoman, en créant deux Etats, syrien et irakien, générateurs d‘affrontements ethniques, religieux et nationalistes, et empêchant de fait la création d’un Etat kurde pourtant promis par les puissances… Tout cela pour se partager des puits de pétrole alimentant leur économie prédatrice. 

Elle oublie qu’elle a fermé les yeux sur les dictatures Baasistes, en Irak et en Syrie, dont l’idéologie, le socialisme national, était directement importée de ses soubresauts des années trente. 

Elle oublie qu’elle a favorisé la Guerre Irak-Iran, en vendant des armes aux deux adversaires. En effet, après avoir participé à la première guerre d’Irak, elle a soutenu l’embargo imposé à ce pays, qui a précipité dans la famine des centaines de milliers d’Irakiens. 

Elle oublie ses politiques interventionnistes et néocoloniales. Nous avons enterré le droit d’asile contre une promesse illusoire de sécurité dans la gestion des flux migratoires, alors que les immigrés économiques continuent et continueront à entrer dans l’Union. 

Comment peut-on prétendre concilier la défense d’un monde ouvert, libéraliser sans aune retenue les échanges économiques et commerciaux et créer une ligne Maginot qui empêche les êtres humains de circuler librement ? 

Cette Europe, ouverte à l’austérité et fermée à la misère est à la croisée des chemins : Ou elle s’enfonce dans l’irresponsabilité, dans la trahison de ses valeurs, ou elle assume son rôle de terre-patrie. 

- L’enterrement de la Turquie, d’une Turquie, porte ouverte entre l’Europe et l’Asie, porteuse d’une démocratie ouverte, fraternelle et d’une laïcité apaisée et tolérante. 

A force d’atermoiements sur son intégration à l’Europe, pour la seule raison qu’elle est un Etat musulman, nous avons renforcé le despotisme d’Erdogan, qui se voit comme le nouveau guide de l’Islam sunnite tout en chaussant les bottes nationalistes de Kemal Ataturc. 

Nous avons livré sans cesse des armes à la Turquie qu’elle a utilisées dans sa guerre contre les kurdes, sur son territoire, en Irak et maintenant en Syrie. Nous avons regardé de côté quand Erdogan envoyait les journalistes en prison, reprenait en main les médias et réprimait sauvagement les manifestants pacifiques du parc Geisy …

Et maintenant, nous marchandons avec lui un accord munichois « 1 contre 1 » où un réfugié sans papier pourra être échangé contre un demandeur du droit d’asile en règle. L’Union européenne se transforme en affrêteur de charters de la mort ! 

- L’enterrement d’une vision de l‘avenir de notre planète, d’un monde cosmopolite, qui aurait rompu avec la guerre des civilisations. L’Occident se réfugie dans le « trumpisme », cette idéologie mortelle qui veut construire des murs contre les latinos aux Etats-Unis et interdire aux musulmans de voyager dans le pays des immigrants par excellence. 

Ce vent mauvais souffle sur toute l’Europe. 
En Slovaquie, la social- démocratie gouverne avec l’extrême droite. En Hongrie comme en Pologne, les gouvernements nationalistes se réfugient dans leurs rêves nationalistes des années trente où l’antisémitisme et le refus de l’étranger étaient le bagage idéologique de formations politiques prêtes à se jeter dans les bras de l’Allemagne hitlérienne. La montée en puissance du mouvement islamophobe et raciste Pegida, et surtout de l’AFD en Allemagne, en est un autre exemple. 

Quant à la France, avec un Front national à trente pour cent, une droite sarkozyste qui lui fait la courte échelle, elle n’a rien à envier à ce bal des salopards…

Surtout quand notre Premier ministre se permet de faire la leçon à une chancelière allemande qui résiste à cette folie xénophobe. 

L’Europe a failli. Les petits boutiquiers qui nous gouvernent ont parié sur la démagogie. Les hommes et les femmes sont devenus des marchandises jetables et la solution « un réfugié contre un migrant » est le résultat de cette lâcheté. En réalité, de la Jungle de Calais aux agressions racistes en Corse, des milliers de morts en Méditerranée aux murs érigés partout sur le vieux continent, la fin de Schengen, la désintégration européenne est à l’œuvre. Mais, dans cette course à l’abîme, les uns et les autres tentent de se rassurer. 

Encore quelques minutes de gagnées, monsieur le bourreau. Après nous le déluge ! Il est minuit dans le siècle. Tout cela ressemble fort au royaume des ténèbres des deux avant- guerre précédentes.

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