mardi 27 mai 2014

Européennes – Ni séisme, ni surprise : les résultats d’une politique


Le résultat des élections européennes s’annonçait désastreux en France, ce fut bien pire. Triomphe du FN et effondrement de la gauche gouvernementale sont les deux enseignements majeurs de ce scrutin. Dont il ne faut pas s’étonner tant ces résultats sont inscrits dans les coordonnées de la situation française depuis 2002. 

Les élections européennes de 2014 ont été marquées par une forte abstention, estimée à 57,5 %. Ce désenchantement vis à vis de l’Europe n’a rien de nouveau : 57,2% en 2004 et même 59,5% en 2009, il s’agit désormais d’une donnée structurelle de presque tous les scrutins. Selon un sondage Ipsos, l’abstention apparaît très différenciée en fonction des revenus et des classes d’âge. Ainsi 70% des personnes vivant dans un foyer dont les revenus sont inférieurs à 20 000 euros ne se sont pas rendus aux urnes alors qu’ils sont « seulement » 50% dans les foyers de plus de 50 000 euros. De même, « la participation au scrutin n’a concerné qu’un quart des moins de 35 ans (27%) alors qu’elle a réuni 60% des personnes âgées de 60 ans et plus ». La suite de cette analyse porte sur les résultats en France métropolitaine (hors Dom-Tom et Français de l’étranger). 


Triomphe du FN 

Avec 25,18%, le Front national de Marine Le Pen enregistre un succès historique. C’est quatre fois plus qu’en 2009, quand l’extrême droite, pour partie essorée par Nicolas Sarkozy, n’avait obtenu que 6,47%. Jamais le FN n’avait dépassé les 12% dans un scrutin européen. Avec 24 députés (+21), ce parti représente désormais un tiers de la représentation française au parlement européen. Ce score est certes dans la fourchette haute des différentes estimations mais ne saurait en aucun cas représenter une surprise. Le résultat de Marine Le Pen, lors de la présidentielle de 2012 (17,9%), et la poussée de son parti lors des récentes municipales traduisent un enracinement profond du FN dans la société française. 

Les savantes analyses, notamment au sein de la gauche radicale, qui depuis des années ont tenté de minorer cette progression font fausse route. Il est de même absurde de nier l’évolution du discours du Front national. Marine Le Pen n’incarne pas tout à fait la même chose que son père et affronter Florian Philippot suppose une autre argumentation que celle utilisée contre Bruno Gollnisch. 

Signe du problème auquel la gauche est confrontée, le FN obtient ses meilleurs scores parmi les jeunes et au sein des couches populaires, selon le sondage Ipsos. Ainsi, 30% des 18/35 ans et 27% des 35/59 ans ayant participé aux élections ont voté FN. De même, le parti de Marine Le Pen obtient les suffrages de 43% des ouvriers, 38% des employés et 37% des chômeurs s’étant rendus aux urnes. Certes ces catégories sont surtout marquées par une très forte abstention (69% parmi les chômeurs) mais le problème reste entier. Le FN réussi à mobiliser son électorat quand l’électorat de gauche reste à la maison. 

Une droite parlementaire en difficulté 

Dans l’opposition depuis le 6 Mai 2012, la droite parlementaire devrait bénéficier des difficultés sociales et économiques du gouvernement. Il n’en est rien. En 2009, deux ans après l’élection de Nicolas Sarkozy, l’UMP alors unifiée avait obtenu 27,84% des suffrages et le Modem 8,44% – soit un total de 36,28%. Cinq ans plus tard, l’UMP obtient 20,7% et l’alliance UDI-Modem 9,92% – soit un résultat global de 30,62% en recul de 5,66% par rapport à 2009. 

Les déclarations, dimanche soir, de François Fillon, ne sont pas seulement le fruit d’une compétition acharnée à droite dans l’optique de 2017, elles traduisent aussi une profonde inquiétude : « L’UMP (...) est atteinte dans sa crédibilité et doit s’interroger sur les raisons de son échec. Elle n’a pas été en mesure de rassembler et son honneur est mis en cause ». Et l’ancien premier ministre d’ajouter : « À l’avenir, l’opposition devra y regarder à deux fois avant d’aller aux élections en ordre dispersé ». 

Face à la montée du FN, le spectre d’un 21 avril 2002 (l’absence au second tour de la présidentielle) hante la droite comme la gauche. 

Un parti socialiste laminé, des Verts affaiblis 

Auteur d’un déjà peu glorieux 16,40% en 2009, le Parti socialiste n’obtient que 13,90% et perd deux élus. Après la débâcle des élections municipales, c’est à nouveau un rude revers pour le parti du président de la République. 58% des électeurs de François Hollande en 2012, contre 48% pour ceux de Nicolas Sarkozy, ne se sont pas rendus aux urnes. Certes, il ne s’agit que d’élections européennes, mais la légitimité du PS, qui gouverne désormais seul depuis le départ des ministres écologistes, apparaît bien faible. Peut-on conduire la politique d’un pays avec moins de 14% ? La question mérite d’être posée. 

Le gouvernement n’a pas ces interrogations et entend bien poursuivre sa politique suicidaire. Si Manuel Valls concède que« le moment que nous vivons est un moment très grave », c’est pour mieux appliquer son pacte d’irresponsabilité. Dimanche, le téléspectateur un peu médusé a pu entendre Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture et porte-parole du gouvernement, dire qu’il est au travail et que des défaites électorales, il en a connu d’autres. On ne peut mieux résumer l’incapacité à comprendre les enjeux politiques et la gravité de la situation française. 

En 2009, une partie significative de l’électorat socialiste s’était reporté sur les listes EELV emmenée par Daniel Cohn-Bendit qui avaient réalisé 16,28%. Avec 8,95%, les écologistes perdent 8 de leurs 14 députés. La chute est sévère. D’une élection à l’autre, la totalisation du PS et de EELV passe de 32,69% à 22,84%. 

Front de gauche à la peine, extrême gauche disparue.

Avec 6,44%, le Front de gauche stagne (6,18% en 2009) et perd même un élu, quand à l’extrême gauche, elle s’est volatilisée électoralement. Il y a cinq ans, le NPA avait obtenu 4,98% des suffrages, il n’atteint pas les 0,5% à cette élection. 

La situation est donc difficile pour le Front de gauche. Il n’a su capter ni l’électorat de gauche déçu par la politique gouvernementale, ni celui plus radical de l’extrême gauche. C’est un sévère coup de semonce qui appelle un bilan sans concessions sur l’orientation et les pratiques de cette organisation si elle veut retrouver un second souffle. Seules des élites vivant en vase clos peuvent être surpris par le scrutin des européennes. Tout simplement, les Français n’en peuvent plus. Ils l’expriment d’abord en refusant d’aller voter, convaincus que leur vote ne changera rien. Qui leur en fera grief ? 

Ce quinquennat Hollande est l’alternance-qui-ne-change-rien de trop. À mener les mêmes politiques que la droite, le PS insulte sa propre base sociale qui, massivement, se détourne de lui. Pire, face à l’austérité à perpétuité qui nous promet de mourir guéris, menée tant par les socialistes que l’UMP, une fraction croissante de l’électorat se tourne vers l’extrême droite. Faire vivre et grandir un projet alternatif est plus que jamais décisif pour ouvrir une voie vers un nouveau projet d’émancipation. Les organisations à la gauche du PS seront-elles à la hauteur ? Il faut le souhaiter. 

Guillaume Liégard (site de Regards)

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